YVONNE
- Bénédicte Tesson
- 27 juin
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 sept.
Face au constat des scientifiques sur le réchauffement climatique, nous pouvons prendre peur et être tétanisé par les enjeux. C’était mon cas… avant de discuter avec Yvonne.
Elle a 102 ans. Ses gestes sont lents mais son esprit tourne à plein régime et, elle met un point d’honneur à comprendre son époque.
Ce jour là, Yvonne m’attend sous le pommier en fleur, assise à la petite table ronde. Ses cheveux blancs, lumineux, couronnent sa frêle silhouette légèrement voutée. Je la rejoins, elle est tout sourire et me fait signe de me baisser. C’est une invitation à tendre la joue pour qu’elle y dépose un bisou de bienvenue.
Je m’assois en face d’elle et lui parle de ce que je viens d’entendre à la radio. Les scientifiques ont livré tout ce que nous devions savoir sur les conséquences du réchauffement climatique.
Maintenant, c’est à chacun de décider… ou pas, de changer ses habitudes.
Mais quoi faire ? Franchement énervée, je m’embarque dans un monologue où tout y passe: tant que les Chinois et les Américains n’arrêteront pas de consommer à tout va, pourquoi je changerai mes habitudes ? … et les élus qui n’en font pas assez, et les industriels qui produisent trop…
Yvonne me regarde la tête légèrement penchée sur le côté. Elle pose son regard bleu dans mes yeux :
— Tu as peur n’est-ce pas ?
Elle est comme ça Yvonne, elle lit en vous comme dans un livre. Je me sens rougir légèrement. Comment ne pas avoir peur devant le tableau dressé par les scientifiques ?
Yvonne reprend :
— Cette peur, je la connais par cœur. Elle s’est invitée à chaque fois que la vie nous lançait de nouveaux défis à Raymond et à moi. Quand nous sommes devenus parents pour la première fois. Pendant la guerre quand les bombes nous tombaient sur la tête. Quand nous avons acheté notre boulangerie. Quand elle a brulé et que nous avons dû repartir de zéro. À chaque fois les mêmes questions. Quoi faire ? comment faire ? Et puis tu vois, nous nous sommes adaptés. C’est vrai que changer ses habitudes, c’est une sacrée montagne, mais comme disait Confucius : « Un homme qui déplace une montagne commence par les petites pierres ». Tu comprends ? L’important n’est pas la perfection, mais le perfectionnement. Autorise-toi à trouver une pierre à ta taille pour la déplacer le plus loin que tu peux. En te voyant faire certains iront, eux aussi, choisir la leur. Puis, avec le temps ils t’inspireront pour en choisir une plus grande. Nous sommes comme cela les humains. Pleure et tu verras les larmes dans les yeux de ceux qui t’aiment. Ris, tu verras des sourires illuminer leurs visages. Continue de rire et les sourires se transformeront en rires.
Yvonne me regarde avec tendresse et continue :
— À toi de choisir si tu veux t’assoir sur le bord du chemin ou te mettre en mouvement. Et, si tu te mets en mouvement, observe ce qui se passe en toi, tu seras surprise de sentir la peur s’estomper puis s’éteindre doucement.
Quand je me lève pour quitter Yvonne, le pommier laisse tomber quelques pétales sur la table. Je les regarde tourbillonner doucement.
La voix douce d’Yvonne résonne alors :
— Tu vois ma chérie, quand les pétales s’effacent, le fruit commence à pousser. Peut-être que tes gestes seront aussi discrets que ces pétales… mais un jour, ils donneront des fruits.
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